Par Eléonore de Croy
Un job stable, un agenda bien rempli, une vie qui semble normale. Et pourtant, quelque chose ne va pas. Et cela se traduit par une fatigue qui persiste, même après le repos. On observe un sommeil difficile et haché pour des raisons mystérieuses, nue irritabilité parfois discrète mais bien présente. En cela rien d’inquiétant, mais sous la surface visible, beaucoup de choses qui bouillonnent.
L’inconfort qui ne montre pas toujours son vrai visage se loge dans notre corps avant même qu’on en prenne conscience. Le corps et l’esprit fonctionnent ensemble : ce que notre mental n’exprime pas encore, notre corps commence à le traduire en maux, désordres en tout genre, problèmes qui deviennent chroniques.
Et une autre question mérite d’être posée : qu’est-ce qui nous épuise réellement ?
Le travail, bien sûr, la charge mentale, les responsabilités, les changements de vie. Et les rôles que nous avons appris à tenir depuis longtemps : être forte, disponible, efficace, rassurante, prendre soin, anticiper, ne pas déranger, continuer malgré la fatigue.
Pour beaucoup de femmes, notamment après 40 ou 50 ans, le corps finit par poser une question que l’on avait trop souvent réussi à éviter jusque-là :
Est-ce que cette manière de vivre me convient ? Puis-je encore la supporter ??
Cet article explore l’équilibre corps-esprit, les signaux physiques du stress et les périodes de transition, mais également la façon dont certaines représentations culturelles du féminin et du masculin peuvent influencer notre rapport au corps, au repos, à la performance et à la relation aux autres.
L’équilibre corps-esprit concerne l’interaction entre notre état mental — pensées, émotions, stress — et notre corps : sommeil, digestion, tension musculaire, respiration, immunité.
Les organisations de santé publique en Amérique du Nord, comme le National Cancer Institute, définissent cette connexion comme un ensemble de mécanismes physiologiques montrant comment notre état mental influence notre corps, et inversement.
Ce lien est double : notre corps influence notre esprit autant que l’inverse.
Ce n’est donc pas une métaphore, cela s’observe dans des fonctions corporelles très concrètes, notamment dans les mécanismes du stress et la régulation du cortisol.
La santé mentale au travail est devenue une priorité. L’OMS rappelle que le bien-être psychologique et physique est essentiel pour une performance durable et pour prévenir l’épuisement professionnel.
Parallèlement, les changements de carrière, les questions de sens et la recherche d’un meilleur équilibre de vie occupent une place croissante.
Mais parler d’équilibre corps-esprit ne consiste pas uniquement à apprendre à mieux gérer son stress. Il est aussi nécessaire de regarder ce qui produit ce stress. Car respirer cinq minutes ne suffit pas toujours si, le reste du temps, nous continuons à fonctionner selon des modèles qui nous demandent de dépasser constamment nos limites.
Certains signaux apparaissent souvent dans les études consacrées au stress chronique, notamment celles de l’INRS sur les risques psychosociaux :
fatigue qui persiste malgré le repos ;
problèmes de sommeil, difficultés d’endormissement ou réveils nocturnes ;
tensions musculaires fréquentes dans le cou, les épaules ou la mâchoire ;
problèmes digestifs, ballonnements ou reflux ;
brouillard mental et difficultés de concentration ;
irritabilité et réactivité émotionnelle accrue.
Ces signaux peuvent avoir de nombreuses causes médicales et ne sont évidemment pas uniquement liés au stress. La Haute Autorité de Santé souligne l’importance de consulter un médecin lorsque des symptômes persistent ou s’aggravent. Je précise si nécessaire, que cet article ne remplace pas un diagnostic médical.
L’écoute corporelle, c’est être capable de ressentir et de comprendre les sensations que l’on éprouve à l’intérieur de soi, ce que les neurosciences appellent l’intéroception.
Il s'agit de considérer ces sensations comme des informations sur notre état global, sans les ignorer ni les amplifier. C'est loin d'être quelque chose de mystique. C’est une compétence qui peut se développer avec de l’entraînement, un peu comme la mémoire ou la concentration.
Et parfois, écouter le corps revient à entendre quelque chose de très simple :
« Je ne peux plus continuer comme ça. »

Chez la plupart des femmes, la fatigue ne vient pas seulement d’une quantité de travail excessive.
Elle vient en particulier de l’accumulation des rôles: travailler, organiser, anticiper, prendre soin, penser aux autres, maintenir les liens, absorber les tensions, être disponible émotionnellement, autrement dit, faire en sorte que tout fonctionne.
Et continuer.
Ces comportements ne sont évidemment pas propres à toutes les femmes et les hommes ne sont pas épargnés par l’épuisement. Mais ils s’inscrivent aussi dans une histoire culturelle où les rôles féminins et masculins ont longtemps été distribués de manière très inégale.
Les cultures patriarcales ont valorisé chez les femmes le soin, la disponibilité, l’adaptation et le dévouement, tandis qu’elles ont davantage associé le masculin à la force, à la compétition, à la réussite, au contrôle et à la capacité de ne pas montrer sa vulnérabilité. Et ce sans tenir compte des particularités de chacun.
Ces modèles évoluent fort heureusement profondément. En tout cas, on continue de l'espèrerer, malgré certains reculs observables contre toute attente. Pourtant, certaines postures restent présentes, parfois sans même que nous en ayons conscience, chez les hommes comme chez les femmes.
Et elles peuvent épuiser les deux sexes.
Parler aujourd’hui de féminin et de masculin ne devrait pas consister à enfermer les femmes et les hommes dans de nouvelles catégories. Il ne s’agit pas davantage d’opposer les sexes.
Il s’agit plutôt d’interroger les postures que nous avons apprises.
Une femme peut avoir développé une manière de fonctionner extrêmement performante, contrôlante et exigeante parce qu’elle a dû se faire une place dans un environnement professionnel compétitif, ou pour faire partie d'une catégorie de la société valorisée.
Un homme apprend encore qu’il devait être solide, ne rien demander, réussir, protéger et ne jamais montrer sa fragilité.
Dans les deux cas, le corps peut finir par payer le prix de cette adaptation permanente. Alors l’enjeu n’est pas de devenir « plus féminin » ou « plus masculin ». Il est de retrouver davantage de liberté intérieure.
L'enjeu est de trouver la force d’être pleinement soi : agir sans être dans la performance, prendre soin sans s’oublier, recevoir sans culpabilité, savoir dire non avec respect et accueillir sa vulnérabilité sans jamais la confondre avec une faiblesse.
Un changement de carrière ou de situation familiale après 40 ans s’accompagne souvent d’une remise en question personnelle :
« Qui suis-je dans ma famille, mon travail ? »
« Quelle est ma valeur de femme, mère, collègue, conjointe ... ? »
« Est-ce réellement la vie que je veux continuer à mener ? »
À cela peuvent s’ajouter une charge mentale élevée et une incertitude qui dure. Ces éléments sont reconnus comme des facteurs de stress par l’OMS, l’INRS et la Dares.
À ce stade, une transition ne se résume donc pas à une décision intellectuelle. C’est aussi une épreuve pour le corps.
Et pour certaines femmes, cette période correspond à quelque chose de plus vaste : les enfants ont grandi, les rapports amoureux changent, le corps évolue, les priorités professionnelles se déplacent.
Des rôles qui avaient structuré toute une existence peuvent soudain perdre leur évidence.
Ce qui ressemblait d’abord à une fatigue peut alors devenir une véritable question de sens.
Le cortisol, hormone clé de la réponse au stress, est utile à court terme pour gérer des situations difficiles.
Mais lorsqu’un état de stress devient chronique, il peut notamment être associé à des perturbations du sommeil, de la concentration ou de la digestion.
On retrouve alors certains des signaux évoqués plus haut.
Le problème n’est donc pas le stress ponctuel.
C’est parfois de vivre pendant des mois ou des années dans une posture intérieure où l’on reste constamment en état de vigilance, de contrôle ou d’adaptation.
Prendre des respirations lentes et contrôlées peut favoriser l’activation du système nerveux parasympathique et aider à diminuer l’état d’alerte.
La cohérence cardiaque est probablement la méthode la plus connue : quelques respirations lentes et régulières, plusieurs fois par jour. En Inde on parle de Pranayama.
C’est un outil simple de régulation du stress au quotidien, même s’il ne remplace évidemment pas un traitement médical lorsque celui-ci est nécessaire.
Le body scan ou yoga Nidra consiste à porter successivement son attention sur différentes parties du corps afin d’observer les sensations et les tensions sans chercher immédiatement à les modifier.
Cette pratique, notamment développée dans le programme MBSR de Jon Kabat-Zinn, est utilisée pour améliorer la conscience corporelle et diminuer le stress. A nouveau, quelques minutes peuvent suffire. Se mettre la barre trop haut est contreproductif. Le mieux est l'ennemi du bien.
Marcher, s’étirer, respirer ou simplement rester quelques instants en silence permet au système nerveux de sortir temporairement de l’enchaînement permanent des sollicitations.
Il est essentiel d'intégrer que se reposer n’est pas perdre son temps. C’est permettre au corps de récupérer suffisamment pour continuer à penser, choisir et agir.
Nous pouvons comprendre intellectuellement énormément de choses sur nous-même : savoir que l’on travaille trop, que l’on doit poser des limites, qu’une relation nous épuise ou que l’on vit dans le contrôle, et pourtant continuer de la même manière : c’est là que le travail corporel prend une autre dimension.
Le massage, la respiration, la réflexologie ou certaines pratiques psychocorporelles peuvent créer un espace dans lequel il n’est plus nécessaire de faire, d’organiser ou de comprendre.
Pendant un moment, il s’agit simplement de recevoir. Et recevoir peut être une expérience étonnamment difficile lorsque l’on a passé des années à prendre soin des autres.
Cet été, le Centre Ahimsa accueille Julien et Marie, deux praticiens aux approches différentes et complémentaires.
Ce sont deux sensibilités complémentaires, celle d'un homme et d'une femme. Et peut-être, justement, une manière intéressante d’explorer autrement cette question du féminin et du masculin.
Marie Hocké est thérapeute psychocorporelle et praticienne expérimentée. Son travail associe notamment réflexologie plantaire, ventouses, Deep Tissue et pratiques autour de la respiration.
Son approche invite à revenir vers les sensations et vers ce que le corps exprime lorsque le mental a pris beaucoup de place.
Le travail musculaire profond peut permettre de rencontrer les zones de tension autrement : non plus uniquement comme quelque chose qu’il faudrait faire disparaître, mais comme un endroit du corps qui mérite enfin notre attention.
La présence de Julien ouvre une autre dimension.
Son massage est à la fois très présent, puissant dans le travail musculaire et profondément enveloppant. Il s’appuie notamment sur des techniques ayurvédiques et une pratique énergétique nourrie par un savoir familial ancestral.
Pour certaines femmes, recevoir un soin d’un homme dans un cadre entièrement sécurisé et respectueux peut aussi permettre d’expérimenter une autre qualité de relation au masculin.
C'est alors un masculin qui n’impose pas, qui n’attend rien, qui n’est pas dans la compétition, qui peut être fort tout en restant doux.
Cette expérience ne concerne d’ailleurs pas uniquement les femmes.
Des hommes fatigués eux aussi de devoir réussir, tenir, contrôler ou être constamment solides peuvent trouver dans cet espace une possibilité différente : retrouver le sens du corps, la voie du corps et des mains, sans avoir à démontrer quoi que ce soit.
Marie et Julien ne proposent pas la même chose, et c’est précisément ce qui rend leur présence complémentaire.
Leurs féminins et leurs masculins ne sont pas ici des identités figées.
Ils sont une invitation à retrouver en soi plusieurs qualités que notre mode de vie oppose trop souvent : puissance et douceur, action et réception, solidité et vulnérabilité, autonomie et capacité à demander de l’aide.
Nous avons passé trop de temps à croire qu’être fort signifiait tenir. Or la véritable force consiste à sentir que l’on est arrivé au bout d’une manière de fonctionner.
Et à en essayer une autre.
Trouver un équilibre entre corps et esprit n’est pas un objectif fixe. C’est un dialogue permanent entre ce que nous pensons, ce que nous ressentons et la manière dont nous vivons réellement.
Respirer, bouger, être massé, parler, de toute évidence, cela peut aider. Il est également nécessaire d’interroger les modèles qui structurent notre quotidien : notre rapport au travail, à la performance, au couple, au soin des autres, au féminin, au masculin et à notre propre droit au repos, en somme, notre rapport à soi.
Le corps n’est pas quelque chose qu’il faudrait détendre pour pouvoir continuer, qui devrait performer aussi dans la sérénité !
Il est ce qui nous indique que quelque chose doit changer.
L’équilibre corps-esprit repose sur une interaction réelle entre notre état psychologique et nos fonctions corporelles.
Fatigue, tensions ou troubles du sommeil méritent d’être écoutés, tout en gardant à l’esprit qu’ils peuvent avoir des causes médicales.
Après 40 ou 50 ans, une transition professionnelle ou personnelle peut remettre en question des rôles construits pendant des décennies.
Certaines représentations traditionnelles du féminin et du masculin peuvent contribuer à maintenir femmes et hommes dans des postures épuisantes.
Sortir de ces modèles ne signifie pas opposer les sexes, mais retrouver davantage de liberté dans notre manière d’être en relation.
Respiration, conscience corporelle, mouvement et accompagnements psychocorporels peuvent aider à renouer avec les sensations.
Julien et Marie proposent au Centre Ahimsa deux approches différentes et complémentaires pour revenir au corps et expérimenter une relation plus équilibrée entre puissance, douceur, action et réception.
Le bien-être désigne un ressenti global, tandis que l’équilibre corps-esprit s’intéresse plus précisément aux interactions entre notre état mental et notre état physique.
Non. Fatigue chronique, troubles du sommeil ou douleurs peuvent avoir de nombreuses origines. Lorsque ces symptômes persistent, il est important de consulter un professionnel de santé avant de les attribuer uniquement au stress ou à des causes psychologiques.
Il faut être prudent avec l’idée de « naturellement ». Une partie des différences observées dans la répartition du soin, des tâches domestiques et de l’organisation familiale est liée à des facteurs sociaux, culturels et historiques. Ces modèles évoluent et ne déterminent pas chaque situation individuelle.
Parce que les modèles traditionnels qui les affectent sont aussi un enjeu pour les deux sexes. Les femmes peuvent s’épuiser à prendre soin, anticiper et s’adapter ; les hommes peuvent s’épuiser dans des injonctions de performance, de contrôle et de solidité. Interroger ces deux dimensions permet de ne pas transformer le sujet en opposition entre femmes et hommes.
Pas nécessairement. Quelques minutes quotidiennes de respiration consciente, de silence ou de body scan peuvent constituer un début.
Lorsqu’un état de tension ou d’épuisement perdure, lorsqu’une période de transition devient difficile à traverser seul, ou simplement lorsque l’on ressent le besoin de retrouver un espace dans lequel on n’a plus à performer.
Parfois, le premier changement n’est pas de faire davantage.
C’est d’accepter, enfin, de recevoir.
